Chaque fois que Philippe et son équipe soumettaient une calibration optimale, la direction technique la modifiait. Toujours dans le même sens : plus de carburant injecté, mélange plus riche, avance à l'allumage plus conservatrice.
Les raisons officielles ? La sécurité. La compatibilité avec les carburants de mauvaise qualité. La tolérance aux températures extrêmes. Le fait que certains conducteurs ne font jamais d'entretien.
« Ça tenait debout sur le papier, dit Philippe. Mais quand j'ai commencé à regarder les chiffres de plus près, ça ne collait pas. On ajoutait 15 à 25% de marge. Pour couvrir quoi ? Un risque de panne à -30°C en Finlande avec un carburant frelaté dans un moteur qui n'a pas vu un garagiste depuis cinq ans ? 99% des conducteurs français ne seront jamais dans cette situation. Mais ils paient tous le carburant supplémentaire chaque jour. »
Au fil des années, Philippe comprend que les marges de sécurité ne sont pas la vraie raison.
La vraie raison est économique. Et elle tient en trois points que Philippe expose aujourd'hui pour la première fois :
1. Les accords avec les pétroliers. Les constructeurs et les compagnies pétrolières entretiennent des relations commerciales étroites. Des partenariats de co-développement, des contrats de carburants recommandés, des accords de distribution. Une voiture qui consomme moins, c'est moins de carburant vendu. « On ne mord pas la main qui nous nourrit, résume Philippe. Personne ne l'écrit dans un email. Personne ne le dit en réunion. Mais tout le monde le sait. »
2. La garantie constructeur. Un moteur réglé au plus juste est un moteur qui tolère moins les écarts. Un conducteur qui met du carburant discount, qui ne change jamais ses bougies, qui roule avec un filtre à air bouché : avec un réglage optimal, le moteur peut sous-performer. Avec un réglage "gras", il encaisse tout. Moins de retours garantie. Moins de coûts de SAV. Le client paie la différence en carburant, mais il ne le sait pas.
3. L'obsolescence programmée du moteur. Un moteur qui tourne trop riche s'encrasse plus vite. Bougies, injecteurs, vanne EGR, catalyseur. Plus d'encrassement, c'est plus de visites au garage, plus de pièces de rechange vendues. « Un moteur parfaitement réglé dure plus longtemps et coûte moins cher en entretien. Ça, ce n'est dans l'intérêt de personne sauf du conducteur. »
Philippe a gardé le silence pendant 31 ans. Puis l'essence est passée à 2€ le litre.
« Quand j'ai vu des familles autour de moi qui ne partaient plus en vacances à cause du plein, quand j'ai vu mon propre fils hésiter entre le plein et les courses de la semaine, j'ai décidé que le silence avait assez duré. »